Par Alexis le 30 mai 2006
Le professeur Dautzenberg, pneumologue à l’hôpital Pitié-Salpêtrière à Paris, Président de l’OFT et de l’ACTIF a eu la gentillesse de nous accorder un peu de son temps afin de discuter de la toxicité du narguilé. Il conduit en ce moment une étude afin d’essayer de déterminer les risques sanitaires liés à la fumée de narguilé et en a parlé dans le magazine de la santé diffusé sur France 5 le 5 avril dernier (voir le reportage et le sujet de discussion du forum). Suite à un reportage quelques peu succinct, nous avons voulu en savoir plus.
Voici quelques réponses à nos questions au sujet de l’étude sur la toxicité de la fumée de la chicha.
Vous pouvez visionner une vidéo de notre rencontre avec le professeur Dautzenberg. Cette vidéo de 10 min présente l'étude sur la toxicité de la chicha.
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Télécharger la vidéo : Interview_Dautzenberg.ram
Bertrand Dautzenberg est professeur de pneumologie à l’hôpital Pitié Salpêtrière à Paris. Il est impliqué dans le traitement du cancer, des BPCO de la tuberculose et dans la prévention et le traitement du tabagisme.
Dans le domaine du tabac, il préside l’Office Français de prévention du Tabagisme (OFT), Paris Sans Tabac (PST), ACTIF (Alliance contre le Tabac en
Ile de France) et la collégiale des tabacologues de l’AP-P. Il participe au board de l’European Network of Smoking Prevention (ENSP) et coordonne l’European Smoke free Hospital Network (ENSH). Il a reçu en 2005 la médaille de l’OMS pour son action pour le contrôle du tabac. Il a écrit 5 livres sur le tabac et un rapport sur le tabagisme passif pour le gouvernement.Qui est à l'origine de cette étude ?
Nous avons demandé au Professeur Dautzenberg qui était à l’origine de cette étude (gouvernement ? association de lutte contre le tabagisme ? …).
Il s’agit en fait simplement d’une initiative du professeur lui-même. Les expériences sont effectuées pendant ses temps libres et il ne dispose à priori d’aucun moyen financier pour mener à bien cette étude.
Il faut savoir qu’il est également président de l’Office Français de prévention du Tabagisme et membre de l'ACTIF (Alliance contre le Tabac en Ile de France). Ce n’est donc pas par hasard si c’est ce professeur qui est à l’origine d’une des premières études sur les risques sanitaires liés à la fumée de narguilé.
Etat d’avancement des recherches
L’étude en est à ses débuts. Pour le moment les seuls tests effectués concernent uniquement le volume de fumée et donc le nombre particules (ou plus simplement de poussières) ainsi que le taux de monoxyde de carbone (CO).
Or il faut savoir que ce qui rend la fumée de tabac toxique pour la cigarette est également et surtout du à la présence d’autres toxines. Les goudrons, responsable des cancers des poumons entre autres et la nicotine, qui provoque l’addiction au tabac en font partis.
Le professeur Dautzenberg manque actuellement de moyens pour pouvoir mener à bien des expériences plus poussées afin de mesurer les taux de goudrons et nicotines.
Un autre préliminaire à la mise en place de tels tests est de bien définir les manières de fumer la chicha.
Les méthodes d’expérimentations
Pour obtenir les résultats présentés plus loin, le Professeur Dautzenberg a d’abord dû déterminer une façon de fumer la chicha. C’est pourquoi il a fait remplir par des étudiants fumeurs de narguilés, des questionnaires indiquant par exemple le nombre de bouffées par narguilé, la durée, le type de charbon utilisé, etc.
L’expérience se décompose ensuite en trois parties :

Une grande quantité de fumée inhalée
Une des premières mesures effectuées a porté sur le volume de fumée inhalée. C’est un point de départ pour permettre de calculer ensuite le nombre de particules.
Ces mesures ont été effectuées sur un interne, fumeur occasionnel de chicha, et le jour où nous avons rencontré le professeur, sur un de nos webmasters, Capcha.
Il a été observé des quantités allant d’à peu près 1 litre à 2 litres de fumée inhalée par bouffée. Quand on sait qu’une cigarette entière correspond à 0.5 litre de fumée, on peut trouver ces résultats assez impressionnants.
Mais finalement, qui ne s’en doutait pas ? Cela fait parti des plaisirs du narguilé de recracher de bons gros nuages de fumée épaisse.
Cette grande quantité de fumée implique donc une quantité proportionnellement élevée de particules. Les particules sont tous les éléments solides en suspension dans la fumée. On pourrait dire aussi que ce sont des poussières.
Plusieurs études ont montré la relation directe entre le taux de particules dans l’air et l’augmentation de maladies respiratoires et de cancers.
Cependant, tant que l’on ne sait pas ce que sont en réalité ces particules, ce qui nécessite des études plus poussées, on ne peut rien conclure.
Du monoxyde de carbone à haute dose
C’est le résultat le plus concret de cette étude. Le taux élevé de monoxyde de carbone chez le fumeur de chicha est un problème évoqué dans tous les articles sur les risques sanitaires liés au narguilé.
En effet de tous les modes de consommation du tabac (cigarette, cannabis, pipe, etc.), le narguilé est celui qui conduit à des taux de CO les plus élevés.
Le CO est ce qui, chez le fumeur, provoque les essoufflements rapides. Il empêche l’oxygène de se fixer correctement sur le sang et il est donc nécessaire de respirer plus vite et plus fort pour obtenir la même quantité d’oxygène. Vous l’avez sûrement déjà constaté, inutile d’espérer gagner un 100 mètres après avoir fumé un narguilé.
La bonne nouvelle, c’est qu’à priori, le CO n’a des effets qu’à court terme. C'est-à-dire que si vous arrêtez de fumer pendant 12 h votre taux de monoxyde de carbone sera redevenu normal. Il faut tout de même émettre une réserve en ce qui concerne les femmes enceintes car cela pourrait provoquer des morts fœtales.
Il apparaît clairement, d’après le professeur Dautzenberg, que le monoxyde de carbone vient en grande partie des charbons utilisés pour le narguilé.
Quelques conseils sont à noter afin de réduire la formation de CO :
Température de combustion de la mélasse
Surpris par la journaliste du magazine de la santé de France 5 qui affirmait que contrairement aux idées reçues la température basse de combustion rendait le narguilé plus toxique, nous avons voulu en savoir plus.
D’après le Professeur Dautzenberg, le température de combustion du tabac à narguilé – +/- 400 ° - plus basse que pour la cigarette – 700-800° - est là encore responsable de la formation de monoxyde de carbone. En effet, plus une combustion est incomplète, plus il y a de CO. Cela explique donc que le narguilé, chauffant le tabac doucement, génère du CO.Néanmoins, il faut savoir également que beaucoup de goudrons cancérigènes sont formés à haute température. Il est donc naturel de penser que la fumée de chicha pourrait contenir moins de goudrons cancérigènes. Mais cela ne peut être confirmé tant que de vrais études ne seront pas mises en place.
Là encore il s’agit d’un aspect dont on entend souvent parler avec le narguilé : l’eau filtrerait une bonne partie des substances toxiques de la fumée. Il est tout naturel de penser qu’une partie des particules de la fumée reste dans l’eau.
Le professeur Dautzenberg ne peut encore rien affirmer à ce sujet. La seule supposition qu’il a bien voulu émettre est qu’il est possible que cela agisse sur la toxicité du narguilé car une fois refroidis une partie des goudrons deviennent moins cancérigènes.
Les indications sur les paquets de tabac à chicha
D’après le Professeur Dautzenberg, ces informations obligatoires sur tous les produits issus du tabac, sont fausses en ce qui concerne le tabac à narguilé.
Sur les paquets, les taux de nicotines et de goudrons sont calculés à l’aide de « machines à fumer », censées imiter un fumeur classique de cigarettes. Celles-ci étant qualibrées de façon précises et suivant des normes bien définies (norme iso).
Ces chiffres correspondent aux taux de goudrons et nicotines.
La plupart des paquets de tabacs à chicha affichent 0% de goudrons. Sachant que la combustion de toute substance dégage des goudrons, il ne peut pas être exact.
Cela correspondrait donc d’après le Pr. Dautzenberg à des quantités relevées sur du tabac non consumé et donc qui ne reflèterait en rien les quantités inhalées avec la fumée de chicha.

Cette étude n’en est qu’à ces débuts. La principale substance nocive testée est le monoxyde de carbone qui n’entraînerait des séquelles à priori qu’à court terme. On ne peut rien conclure en ce qui concerne d’autres substances toxiques tels que les goudrons (responsables de cancers des poumons notamment) et de la nicotine (provoque la dépendance au tabac) dans l’attente de tests nécessitant beaucoup plus de moyens financiers.
Le plus sage est donc toujours de penser que la fumée de chicha n’est pas sans conséquence sur la santé et de ne pas en abuser. Il faut que cela reste dans un cadre festif et relativement exceptionnel. Ce sera de toute manière, la meilleure façon de l’apprécier.
Trop de chichas, tue la chicha …
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